Une grande rêveuse

Des petites choses que j'aimerais bien dire à quelqu'un

mercredi 30 avril

Hommage à mon papa

muguetÇa fait longtemps que je veux lui rendre hommage... Mais c'est difficile, c'est comme profaner une tombe... Toucher à l'intouchable. Demain c'est le premier mai. Il m'apportait toujours un petit brin de muguet ce jour là. Depuis sa mort en 2003, mon frère a pris la relève pour que je ne sois pas en manque de muguet, parce que mes filles oublient souvent...

Il me manque encore bien souvent. J'entends sa voix. Je pense à lui quand je lis un livre que j'aimerais lui faire lire, quand quelque chose casse chez moi et que je ne peux plus l'appeler pour bricoler, quand je vois un objet qui lui aurait plu, un événement, une maison, un endroit... et que je sais ce qu'il aurait dit, ce qu'il aurait pensé...

Mon papa Eugène c'était mon dieu, mon idole, je l'admirais, je le craignais un peu, j'étais fière de lui comme il était fier de moi...
Il était à la fois bricoleur et érudit, ce qui a toujours forcé mon admiration. De plus il avait un peu touché à tout : il savait jouer du violon et peindre. Il collectionnait les antiquités, les beaux objets.

C'était un homme intègre, sérieux, un mari et un père aimant. Même si il a toujours pris son travail au sérieux, il ne vivait que pour sa femme, ses enfants, sa famille. Rien ne comptait plus que cette vie là. Sa maison et sa maison de campagne, c'était aussi un fils attentif qui s'est occupé de ses parents jusqu'au bout.
Il n'aimait pas les voyages. Avec ma mère ils recevaient quelques amis, mais pas beaucoup. Pourtant il a toujours été charismatique, apprécié pour sa gentillesse, son intelligence et son humour, mais les amis comptaient peu pour lui. Sa famille c'était sa bulle.

Il rêvait d'avoir un seul fils et plein de filles parce qu'il aimait l'ambiance que mettent des filles dans une maison. C'est sûr que le maquillage qui traine, c'est mieux que les chaussures de foot ! Pari réussi avec trois filles et un garçon. Et mon frère est un garçon plutôt doux, normal avec 3 sœurs il n'avait pas intérêt à jouer les machos !

Ce que Eugène aimait par dessus tout c'était partir en vacances avec ses quatre enfants dans la voiture. Il ne voulait pas qu'on le quitte. Il rêvait, comme dans Dallas, d'une immense maison où nous aurions tous vécu, ses filles avec maris et enfants, son fil avec femme et enfants. Il a très mal vécu nos départs, s'en plaignait à ma mère.

Il faisait rire un de mes beaux frères, car dès que l'une de nous avait un coup de blues, il disait à ma mère :
"ben qu'elle revienne à la maison". Sous-entendu : le mari on le laisse, (un détail) les enfants pas de problèmes, elle les prend ! 
Ma mère lui expliquait que revenir chez ses parents c'était régresser et pas si simple !
Il a été aussi un grand père parfait. Patient, poussant les landaus, regonflant les vélos, trois petites filles à la fois sur les genoux, lisant une histoire ou regardant un dessin animé...

Mes premiers souvenirs sont très lointain. Je devais avoir 3 ou 4 ans. J'étais à la maison de campagne, je regardais mon papa en pantalon de velours côtelé bêcher pendant des heures. Puis quand il s'apprêtait à rentrer dans la maison, je posais ses chaussons à la porte, et je courrais me cacher. Mon papa me cherchait pour me prendre sur ses genoux, m'apprivoiser... La raison de ma timidité ? Je l'ai totalement oublié mais mon père a passé deux ans en Algérie. Nous avons du refaire connaissance...

Mais Eugène c'était aussi l'élégance. Quand il travaillait, il portait un feutre et un costume trois pièces. J'étais fière de lui, j'aimais caresser sa cravate. Il m'emmenait à la maternelle et je ne voulais pas le quitter, alors il me donnait son grand mouchoir à carreaux pour que je sente son odeur.

J'ai une photo de cette époque. Mon père qui ressemble à Humphrey Bogart avec son chapeau, ma mère en tailleur, talons aiguilles et chignon banane, et moi toute petite au milieu, cheveux noirs et courts et robe en organdi. Photo d'une époque lointaine où on a l'impression que tout était rose : les couples s'aimaient pour la vie, l'homme était sérieux et fidèle, la femme ne se posait pas de question existentielle.

Eugène était fonctionnaire. Il appartenait à cette génération où on est fier d'être fonctionnaire, où on se sent investi d'une mission.  Il était chef et a toujours laissé le souvenir d'un homme intègre et juste.  Humain juste  ce qu'il faut, intraitable avec les tires au flan. Il était respecté car respectable.

Papa c'était aussi le patriarche. Il n'a jamais levé la main sur nous, mais quand il élevait la voix on savait qu'il  fallait se tenir à carreau. Même si il n'avait rien dit, on savait d'instinct que certaines choses ne plairait pas à papa.

Il me fait penser aussi au Lino Ventura de "la gifle", un homme gentil, mais capable de coups de gueule.
C'était lui qui "affrontait" le monde extérieur : réclamation dans les magasins, hopitaux, copropriété. Pour sa tribu il se battait (pas physiquement bien sûr).

Mais ce n'était pas seulement en famille qu'il en imposait. Il forçait le respect. Aucun de nos amis ne se serait mal comporté devant lui ou ne se serait montré familier. Même ses gendres ont toujours gardé une certaine réserve. Le seul qui n'était pas intimidé était Laurent (qui lui ressemble beaucoup j'en parlerais plus loin).

Sans doute que les gens de l'extérieur ne voyait pas sa sensibilité. J'avais lu "La conversation amoureuse" d'Alice Ferney et je lui avais prêté, nous en avons beaucoup parlé. Peu d'homme lisent et commentent ce genre de livre. Il avait un côté si romantique, qui frisait parfois la naïveté. Il aimait les beaux films, les grands sentiments. L'amour, la famille, les enfants, les vraies valeurs. Parler ou regarder des films sur la guerre ne lui faisait pas peur, il connaissait et son père aussi.  Mais la porno*graphie, le v*iol, l'in*ceste et toutes ces horreurs, cela dépassait son entendement il en était presque naïf. Il était abasourdi quand ses filles lui racontaient de quelle manière certains hommes se collaient (enfin une certaine partie de leur anatomie) à elles dans le métro... C'était à des années lumière de lui...

Il était jaloux de ses filles, peu de garçons trouvaient grâce à ses yeux. De toutes façons bien peu étaient des courageux, capables d'avoir un vrai métier sérieux.

Ma relation avec lui

Fille aînée, fille préférée (aux dires de mes sœurs) j'ai toujours été proche de lui. Si je faisais un cauchemar je criais "papa".

Tout n'était pas tout rose : mon père avait du caractère moi aussi !  Pour lui j'étais trop paresseuse à l'école. 
Nous nous disputions, qui aime bien châtie bien !  Il avait une vision de la femme pas très claire, sans doute  à cause  de cette génération charnière...
Il aurait voulu que ses filles soient des femmes au foyer accomplies (comme sa mère et sa femme) mais en même temps bardées de diplômes (comme lui) parce qu'il faut bien vivre.
Or ne pas travailler je m'y voyais bien (mais pas pour devenir une ménagère accomplie) et munie du diplôme de grande rêveuse je m'y voyais bien aussi !
Pourtant, plus tard il a été fier de moi dans mon rôle d'épouse et de mère, et aussi de mon travail... Je pense qu'il se faisait surtout du souci pour moi...

Je disais souvent à mon père que j'étais son fils et sa fille. Pour Cédric mon père était un dieu, un modèle, jamais il ne se serait opposé à lui. À 30 ans il appelait encore mon père pour qu'il le conseille pour son travail.

Les disputes politiques c'était avec moi, le bricolage aussi (mon frère a deux mains gauches). Je lui disais souvent que je voulais bien l'aider mais que je ne pouvais pas porter de lourdes charges. À la fin de sa vie, il m'appelait pour changer ses essuie glace et soupirait "tu es plus douée que moi, tu m'as dépassé, je ne suis plus bon à rien !".
Il pouvait aussi avoir des discours intolérants, parce qu'il ne comprenait pas qu'on ne vive pas comme lui. Mais il était intelligent et quand je lui expliquais, il comprenait.  Une grande force : admettre ses erreurs, ne pas être buté...

En grandissant j'ai réalisé que mon père cherchait le conflit en public. À table le dimanche ou devant ma mère. En tête à tête nous ne disputions jamais.  Je m'asseyais près de lui dans le jardin, nous marchions doucement bras dessus bras dessous, nous parlions de livres, de films, de mes filles. Il m'appelait sa petite fille. Quand j'ai compris cela, les disputes ont cessé,  je désamorçais tout de suite le conflit, ça n'en valait pas la peine.

J'ai travaillé avec lui. Il m'a fait rentrer dans son service pour un job d'été. Quand j'allais le voir dans son bureau, j'aimais sa façon de reboucher son stylo plume et de me dire "comment ça va ma petite fille" alors que j'avais 20 ans. Plus tard je suis rentrée dans l'administration comme lui. Ma mère était un peu jalouse de notre complicité, et pourtant elle faisait tout pour s'effacer, comme trouver une excuse pour ne pas aller à un enterrement et m'y envoyer avec mon père. Servane a toujours été agacée par le fait que ma mère soit si timorée et se cache derrière mon père pour les mondanités...

Mon ex mari était un bricoleur.  Le bras droit de mon père et son préféré.  Pourtant  quand j'ai  divorcé mon papa a été heureux de bricoler à nouveau pour moi.  Il a été aussi un grand père parfait pour  mes filles.  Souvent nous allions manger  chez eux le  mardi soir, parce que mes filles restaient le mercredi chez leur grand parents. Il les aidait à faire leur devoirs, regardait des livres avec elle. J'aimais cette ambiance, tous autour de la table, la famille que j'aurais rêvé d'avoir... 

Souvent il conduisait. Il venait me chercher avec mes filles, nous emmenait à la maison de campagne. Vers la fin mes sœurs et mon frères n'y allaient plus que pour les grandes occasions : pâques ou week-end prolongé. Mes filles et moi étions toujours là. Quand mes filles partaient en colo (rarement) il m'emmenait car il était impossible de se garer à Paris, il fallait rester au volant. À la fin il était épuisé, moi je conduisais, et lui était content d'admirer Paris. Je ne peux pas rouler sur les berges de la Seine sans penser à lui.

Difficile de trouver un homme qui lui arrive à la cheville. Jeune, j'ai pu flirter avec de beaux garçons sans cervelle, mais je savais très bien que ce ne serait pas le bon.
Je voulais un intellectuel et bricoleur. Le seul que je connaissais comme ça était Laurent. Mon ami d'enfance estimait et admirait mon père et c'était réciproque. Mon papa aimait l'imagination, l'intelligence et l'aisance de Laurent. Et puis Laurent n'était pas dangereux : il était mon ami et rien d'autre. Son regard aurait sans doute changé si Laurent était devenu un soupirant...  Mon ex mari était bricoleur, pas intellectuel, manuel. Mon papa a toujours eu un plus grand respect pour les manuels, pour l'amour du travail bien fait. Jamais je n'aurais pu épouser un homme qui ne plaise pas à mon père. Mon papa a eu de la peine lors du divorce  mais il a bien vite compris ma décision.

Athéna l'appelait par son prénom parce qu'à 14 mois elle avait imité ma mère qui l'appelait. Elle lui écrivait des poèmes et le faisait rire. Elle lui disait qu'il était son grand père mais pas mon père, faut pas rigoler hein !
Artémis était l'enfant timide qu'il a du apprivoiser comme moi. Elle lui disait qu'elle voulait un père comme lui. Il a été son père de substitution quand le sien a été moins présent. Aujourd'hui elle en parle encore en disant qu'il était le seul à l'aimer.  Et je regrette qu'elles n'aient pas eu ma chance, et je m'en veux.

Je parlais récemment avec Calpurnia la gentille sorcière (qui a aussi un père formidable, des parents unis) de la difficulté de trouver un homme bien, de la chance qu'ont eu nos mères... Et elle m'a parlé  de cette belle chanson de Linda  Lemay que je ne connaissais pas honte à moi...  Le plus fort c'est mon père...

Je pense à toi souvent papa. Je t'entends me parler. Quand je démonte un truc et que je ne sais pas quoi faire, je te dis "aide moi" et je trouve aussitôt l'outil adéquat. Quand je craque je te demande de m'aider. Et je pense souvent à cette phrase :
Ne pleurez pas celui qui vous a quitté, réjouissez vous de l'avoir connu.

Posté par louisianne à 11:00 - Famille - Commentaires [7] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Commentaires

Une autre époque

Louisianne. Je ne sais pas quand est né ton papa autour de 1920 - 1930 j'imagine ?
Cette génération a vécu des conditions de vie souvent difficile dans l'enfance, une adolescence obérée par la guerre, l'occupation et leurs privations.
Ils ont fait ce qu'ils avaient à faire pour leurs enfants, sans trop se poser de questions et en essayant toujours d'élever leur condition sociale comme l'avaient fait pour eux, avant eux, leurs parents. Bien entendu tout cela intervenait dans le cadre d'une institution bien ancrée dans la société et les mentalités : le mariage, en plaçant souvent la famille au dessus de toute autre considération.

Posté par Marcus, mercredi 30 avril à 21:16

Merci pour ce beau moment de ta vie, il m'a fait complètement vibrer et penser à mon grand-père...

Mon père et moi sommes plus proches depuis quelques années et j'y ai pensé en lisant ton beau texte.

Pour ma part ce qui me rend le plus triste c'est que mon fils n'aura pas eu la chance d'avoir 2 parents unis... on offre ce que l'on peut à nos enfants pas ce que l'on veut toujours malheureusement...

Encore merci pour ce beau moment :o)

Posté par Vladyk, jeudi 01 mai à 03:03

Réponses

♥ Marcus : Mon père est née en 1933 et moi en 1959 (ce qui explique son absence en Algérie). Ton message me laisse un peu dubitative.
Que l'époque soit une autre je suis d'accord, les valeurs étaient différentes soit... Ca n'enlève rien à sa personnalité et à son mérite : j'ai des oncles du même age qui se sont mal comportés avec leur famille et qui n'étaient pas aussi attentifs aux autres.
Les hommes fidèles, sérieux, aimant leur famille existent encore à mon sens !
Mon billet est peut-être empreint d'une certaine nostalgie, mais je n'en suis pas moins réaliste : les temps changent ! La vie de ma mère je n'en voudrais pas et je n'ai pas son caractère non plus...

♥ Vladyk : Ravie que ça te plaise. Nous sommes là pour nos enfants et c'est l'essentiel !

Posté par Louisianne, jeudi 01 mai à 10:20

Tout est dit...

Rien à rajouter. Je profite de mes parents au maximum en voyant le temps passer toujours de plus en plus vite.
J'ai toujours pensé que notre génération avait trop profité de la "facilité". A la moindre contrariété, au moindre obstacle : pas grave, on peut divorcer.
Eux avaient une vision peut-être idéaliste du couple, mais au moins ils suivaient un idéal autre que les nôtres.
Le chagrin c'est quand on a hérité de cette mentalité et qu'en face on fuit...
Nos enfants seront peut-être en retour, plus attachés à la famille, ayant souffert de la séparation de leurs parents.

Posté par Calpurnia, jeudi 01 mai à 19:15

Je suis émue à la lecture de tes mots.
La relation entre ton père et toi est très belle ! Je comprends qu'il te manque, garde précieusement tous ces souvenirs. C'est une force !!!
Des bises.

Posté par chabada, jeudi 01 mai à 22:03

C'est un très bel hommage... Tu le décris avec tant d'amour... C'est une très belle relation... ce que vous avez vécu est une ressource c'est sûr.

Merci d'avoir partagé tes souvenirs avec nous.
Bizes

Posté par Mme toutlemonde, jeudi 01 mai à 22:54

Réponses

♥ Calpurnia : gardons espoir ! Il y a sûrement des hommes bien !

♥ chabada : oui les souvenirs m'aident les jours de blues !

♥ Mme toutlemonde : heureuse aussi d'avoir partagé !

Posté par Louisianne, vendredi 02 mai à 10:04

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